Depuis dimanche dernier, je ne sais plus comment me nourrir! L'Union des Grands Crus Classés avait organisé un dîner au-delà du somptueux, au Château Haut-Brion, à la gloire de l'art culinaire français. Depuis trente ans, cette soirée signe l'ouverture de Vinexpo. Nous avons atteint de tels sommets esthétiques que depuis, la réalité quotidienne me rappelle à quel point ce que nous (350 convives: propriétaires et journalistes venus de 33 pays) avons vécu d'exceptionnel.
Temps sublime qui nous accueille dans la cour du Château, avec un verre de Sauternes, au choix, Guiraud, Suduiraut, Climens, Coutet, Rieussec ou autres délicieux breuvages dorés. Les trois chefs trois étoiles de la soirée ouvrent ensemble le bal par un cocktail déjà de haute voltige : Anne-Sophie Pic (Maison Pic à Valence) a préparé des billes de foie gras et rhubarbe et des taosts d'asperge légèrement fumé auréolé de caviar d'aquitaine; Alain Passard (l'Arpège à Paris), toujours aussi fantaisiste et rigoureux, a concocté des sushi de haricot vert et de pêche blanche aux amandes et son traditionnel mais sublime oeuf en chaud froid vinaigrette xérès et sirop d'érable; et Yannick Alleno (Le Meurice à Paris) a confectionné un étonnant mascarpone truffé pris entre deux toasts et un classique avocat crevette néanmoins sublime.
Ce n'était que le début! Avant de passer à table, photo prise devant le château Haut-Brion avec tous les propriétaires de grands crus classés 1855 présents :
Puis lorsqu'on passe sous cette structure (c'est ainsi qu'Alain Juppé, dans son discours, a nommé la tente dressée pour l'occasion, tant le mot "tente" n'est plus approprié, car nous étions sous des lustres immenses et de mille feux), nous sommes tous placés. Quel exploit! Je me retrouve entre Paul Pontallier, maître d'oeuvre des vins de Château Margaux depuis près de 30 ans, et Robert Peugeot, proprétaire de Château Guiraud. Alors que je connaissais peu mes voisins, auquels j'ajoute Serge Dubs, ou Karen Taylor, je me suis immédiatement sentie bien. Le margaux 2003 servi aidant, le ton était donné. Arrive un plat incroyable, d'une profondeur immense et pourtant ce n'est qu'une betterave, mais quelle betterave pourpre! Alain Passard avait alchimiquement porté aux nues ce légume terreux. Il l'avait cuite en robe des champs entourée d'une sauce en vinaigrette aigre douce, cacao et miel d'acacias. L'assiette était dressée avec une adresse, un ordre, une beauté d'une rare justesse. Puis, le margaux 1996 est servi à notre table. Il est accompagné du homard bleu conçu audacieusement par Anne-Sophie Pic, rôti doucement au beurre de crustacés, avec un consommé de homard aux baies et fruits rouges (fraise notamment). Quelle finesse! Quelle élégance des saveurs! Arrive en double magnum le Haut-brion 1975! On le goûte religieusement avec un carré de veau inouï, rôti dans l'âtre, servi avec de l'épeautre cuisiné par Yannick Alleno comme un risotto et doré à l'or fin!! On est déjà au septième ciel! Les mets sont sublimes! Pour achever ce repas de haute gastronomie, avec le Château d'Yquem 1990, voici une assiette où se mêlent les trois desserts des trois chefs : la framboise et le café Blue Mountain en vacherin contemporain (Anne-Sophie Pic), les fraises à l'huile d'olive et citron vert (Alain Passard) et un biscuit moelleux soufflé au citron jaune.
Les trois chefs entourent Alain Juppé, maire de Bordeaux et ministre des Affaires Etrangères, le Prince Robert de Luxembourg, propriétaire de Château Haut-Brion, et Philippe Castéja, Président de l'Union des Grands Crus.
Avec une telle expérience gastronomique, plus rien ne peut être pareil. Je comprends que Jean-Paul Kauffman, lors de sa longue captivité au Liban, ait pu survivre en se récitant la liste des Grands crus classés de Bordeaux. Ils sont la preuve que l'humanité et la beauté existent et s'en souvenir aux pires moments de la vie peut réellement aider à les traverser. D'autant plus lorsque des mets rares, fins, légers, justes, les accompagnent. C'est la plénitude!
